ND d'Espérance dans ses nouveaux habits

Lorsqu'on arrive à Notre-Dame d'Espérance en venant du nord, c'est-à-dire de la place Léon-Blum, le clocher épouse la ligne courbe des toits : s'incurvant en effet vers le haut, il ne se détache pas des derniers étages de zinc. Hospitalité à l'égard des éléments architecturaux de la ville, cette connaturalité se perçoit différemment si l'on vient de la Bastille et que surgit la tour d'angle.  A ce coin-là, l'édifice paraît se prolonger dans les immeubles voisins, pousser, s'enfoncer, tel un paquebot, rue du Commandant-Lamy et rue de la Roquette. Cette illusion d'optique rendra d'autant plus inattendu le petit volume intérieur. Si cette église ne déchire pas le continuum immobilier comme la plupart des bâtiments catholiques, elle tranche, néanmoins, avec le tissu avoisinant. Rompant avec la tendance à l'enfouissement des dernières décennies,  le désir de visibilité l'a donc emporté. Ainsi, depuis la rue des Taillandiers, l'immense, trop immense peut-être, croix en surplomb, est une distinction sans équivoque (1). La nuit, ce sont des claires-voies lumineuses qui scandent et allègent la masse du clocher.

Quelles que soient les voies d'accès choisies, on va se frayer, vaille que vaille, un chemin sur la chaussée et le trottoir, s'attarder devant le mur translucide de l'entrée, le franchir pour découvrir un lieu spécifique, unifié par une grande douceur, le retraverser, équipé de ce qu'on y aura déchiffré, autrement qu'on y était entré, retrouver les bruits et les lumières de la ville, le café des Anges ou l'Abreuvoir de Lahcen,  le magasin Converters  ou le Comptoir du Désert... Le dimanche matin,  les choses s'inversent, l'intérieur devenant plus vivant que la rue...

On peut ainsi faire connaissance avec cette nouvelle église par l'un ou l'autre des points cardinaux, dans la convivialité ou pour le recueillement, de jour ou de nuit, lors d'un office ou en solitaire. Le trajet du regard en sera chaque fois différent, comme l'impression ressentie. L'euphorie que j'ai éprouvée, je ne crois pas qu'elle vienne d'un éblouissement face à une oeuvre unique dans notre modernité mais, s'il est vrai que lorsqu'on est touché par un texte, c'est qu'on est lu par lui autant qu'on le lit, elle doit tenir, ici, à des choses qui me sont essentielles, au privilège accordé à l'Ecriture, au type de rapport instauré entre le Dedans et le Dehors, à la fracture, partout présente,  et qui me paraît constitutive de l'alliance en régime chrétien.

La Parole inscrite

Le parti pris de l'Ecriture, gravée sur les parois, se remarque vite. Il est surtout remarquable théologiquement. C'est là un correctif puissant après des siècles où l'on a pu dire : les catholiques ont les sacrements, les juifs et les protestants la Bible. Correctif précieux à proximité que l'on est, rue de la Roquette, d'une synagogue et d'un culte pentecôtiste.

Les principaux repères de cette Parole qui avait besoin d'hommes pour l'annoncer, de lieux et de dates pour la situer sont donc inscrits dans le béton poli pour le Premier Testament, sur du verre pour le Second. L'angle aigu des deux rues signifie aisément le tournant décisif et dit, en même temps, la continuité grâce à la place ici réservée au nom de Jérusalem, au conseil formulé par Michée, au psaume de louange et aux listes qui se déroulent, d'une façade à l'autre, selon la même graphie, sur le même matériau poli.

Rue Commandant-Lamy, les grandes figures prophétiques balisent un chemin ouvert par Abraham et attestent que "Dieu" est un "Dieu" nomade,  qu'il se rencontre dans le déplacement, de Chaldée à Harran, d'Hébron au pays d'Egypte, des bords du Nil au mont Nébo, que, chaque fois, il apporte la libération à son peuple et le renouvelle dans une miséricorde qui n'est pas provisoire. Déjà présente sur les lèvres inspirées d'Isaïe, d'Osée ou de Sophonie, la Bonne Nouvelle de Jésus, fils de Marie, de la lignée de David, se poursuit sur les routes du monde, de Galilée en Judée, de Damas à Jérusalem, d'Antioche à Rome. Comme au jeu du furet, elle est passée de pays en pays, de siècles en siècles, de livres en livres, d'hommes à d'autres hommes. Jusqu'à nous.

Sur cette façade, les entailles colorées des vitraux happent le regard : il est beau que le thème du désert où "Dieu" séduit et parle au coeur, soit rendu par une si chaude gamme chromatique. La tradition sugérienne ne nous a pas habitués à profiter de leurs variations lumineuses depuis l'extérieur ! Mais on est encore plus surpris par l'anfractuosité des formes, par l'interruption, dans l'espace et dans le rythme, que constitue l'escalier : celui-ci coupe la façade avant que ne commence la série des toponymes, elle-même inaugurée avec Chaldée : y aurait-il un avant, un après la fracture ? une irruption de "Dieu" dans l'histoire des hommes ? un éclair-rupture ? Une cassure a bien eu lieu, sous forme d'incision dans la pierre. Et la coupure n'est pas anodine : l'aventure humaine semble ici déclenchée. Le croyant qu'est Abraham surgit et à sa suite il va en surgir d'autres, chacun à sa place, égal et différent, immobilisé dans une litanie visible et muette, où les caractères, à la fois géométriques et arrondis, peuvent rappeler le cunéiforme ou le koufique, le grec ou l'araméen, sans être jamais ni l'un ni l'autre. Cette indétermination est plaisante et dit quelque chose de la vigueur novatrice de Frank Lalou. Après les ancêtres de Jésus, les prophètes ou les livres inspirés, se déclinent les lieux. Parmi ces derniers, de très familiers côtoient des inconnus, mais ils portent toujours des noms venus d'ailleurs, creusant ainsi en nous la loi de l'autre. Et s'il leur fut assigné la ligne inférieure, la plus proche du bitume, ne serait-ce pas pour rappeler l'infinie valeur du lieu, quel qu'il soit, où nous nous tenons (2) ?

La rupture distinctive

La façade de verre transpire son rythme propre elle aussi ; elle aussi met souverainement la langue en silence - c'est la règle de tout écrit - en un silence plus méditatif puisque la Parole de Dieu, proclamée lors des célébrations, se donne à lire, s'expose, dès la rue. Mais avec la façade de béton, les variantes sont de taille ! La calligraphie manuscrite a été retenue par Frank Lalou ; une dizaine d'assembleurs ont travaillé avec Guillaume Saalburg, le maître verrier ; la cadence nominale a été relayée par la continuité des récits, l'opposition plein/vide par celle de l'opacité et de la transparence, ou plutôt par celle de deux miroitements. Le dispositif des plaques de verre a permis en effet de graver, sur la couche extérieure, quelques extraits des synoptiques concernant les fêtes liturgiques, l'intérieur se parant, elle, de passages de Jean et de Paul qui, plus spirituels, initient aux sacrements et à la prière. Les inventeurs du boustrophédon (3) auraient-ils pu rêver d'un plus glorieux destin pour leur mode primitif d'écriture alternée ? Indépendamment de la curiosité suscitée, déjà prégnante à elle seule, ce parti pris de l'Ecriture/écriture engage le lecteur dans un va-et-vient dialectique entre le dehors et le dedans : puisqu'on ne décrypte l'extérieur que grâce à un éclairage intérieur et vice versa, on ne peut prétendre tout embrasser si l'on s'en tient à une seule focalisation. C'est assez dire que nul n'est propriétaire de la vérité et qu'il reste toujours à faire si l'on veut lire l'évangile... évangéliquement, c'est-à-dire, "croire ce qu'on aura lu, enseigner ce qu'on aura cru, pratiquer ce qu'on aura enseigné". Le centre n'est pas plus que la périphérie. Ces catégories mêmes se trouvent abolies dans le nécessaire transit des lieux qui ont, sans se neutraliser, à se former et s'informer mutuellement, au lieu de se fermer sur un "entre-nous" ou un "chez-soi" mortifère (on peut également être prisonnier à l'extérieur). Cette façade vitrée respire. Elle fonctionne comme une peau, comme une membrane osmotique, poreuse, qui nous isole et nous relie : sans elle, il n'y aurait ni nous-même ni les autres, mais fusion et confusion. C'est cette complexité relationnelle que la vitre calligraphiée invite à penser avec bonheur.

La Parole pratiquée

Après l'assaut livré par tant et tant de signes gravés, la saturation guette : des mots couchés qui courent en creux, qui courent en boeuf, qui couvrent tout ! Quel repos, alors, donne la relative vacuité de l'intérieur ! Et ce vert jade, irénique, un peu japonais, un peu maritime ! La nudité de l'abside est un bel antidote au remplissage des parois : l'espace est libre, ouvert, éclairé d'en haut.

Nous sommes une page blanche. Le mur du fond est cette page blanche qui nous attend. Quel écrit va surgir en nous ? Une photocopie du déjà-lu ou bien de l'inédit ?

Mais l'espace intérieur de l'église ne donne plus seulement à voir (ces signes couchés d'éclaireurs derrière nous), il donne à entendre l'aujourd'hui d'une parole vive adressée à des vivants, par des vivants debout et partagée entre croyants. Quand on s'assoit, c'est sur des chaises en bois mat, que la patine du temps n'a pas encore marqué. Des chaises autonomes et solidaires. Pareil aux prophètes encastrés dans les frises extérieures, chacun est ici à sa place, personne ne prend celle ni du précédent ni du suivant. Que va-t-on faire de ce voisinage ? La communication va-t-elle s'établir ? Dans l'altérité ou le fusionnel ? Lié fortement, ou fortuitement, dans cette chaîne de sièges, lié comme le sont entre eux les caractères de la vitre, exposé comme l'est aussi la page blanche, va-t-on s'entre-tenir ou s'ignorer, se sourire ou se protéger, se saluer déjà, ce qui paraît la version minimale du... salut ?

Des formes rondes et heurtées témoignent encore de la brisure qui permet un certain type d'unité : monotonie trouée par l'imprévu des balcons qui se séparent, par l'interruption des deux demi-cercles à mi- hauteur de l'abside, par l'asymétrie qu'offre l'orgue. Quant à l'autel, réussite que l'on doit au sculpteur François Cante-Pacos, il est en marbre blanc, scellé dans cet espace ouvert, lumineux, vide, neutre, tout blanc lui aussi. On y retrouve la faille et la compacité, le rectangle et l'arrondi. La table, lisse, est portée par une forme tourmentée, oblongue, brisée en plusieurs endroits, composée d'éléments cubiques entrelacés. Elle est le trait d'union du céleste et du terrestre (4). Dans le signe du pain rompu, tout événement ne parvient-il pas à trouver la parole qui le crie ou le fait partager ? Les affres de la planète, l'oeuf qui éclôt, nos discordances et nos fraternisations, tout y est récapitulé.

Dans la chapelle de semaine, le vitrail de Jean-Baptiste Ambroselli est inspiré par le thème d'Emmaüs. Le serti de plomb soude et distingue : un rectangle de tonalités brunes et chaudes coupé par une diagonale bleu pastel. Le pain brisé, le coeur brûlé, le bois croisé, c'est tout un, et les disciples rencontrent la couleur du ciel sous les espèces d'un chemin. Voilà ce qui continue d'arriver lorsqu'on échange des paroles en marchant puisqu'aussi bien ce que l'Ambulant bénit, dès lors qu'il est reconnu, c'est le partage, la fraction pour nourrir chacun de cette séparation. N'est-ce pas son mode à lui d'être là/pas là, présent/absent ? "Ils le reconnurent à la fraction du pain", c'est-à-dire à ce type d'unité, toujours en travail, qui repose sur de la rupture, sur un écart que rien ne peut combler alors même qu'il relie, donc sur un échange qui ne se boucle pas, ne s'arrête pas sur une possession ou une certitude.

Les quatorze moments du chemin de croix en pierre rose ourlent de gauche à droite les murs de cet oratoire (5). La mort n'est pas le dernier mot même si la quinzième station n'est jamais représentée. En tient lieu une porte ouvrant (sur) la rue, donnant (sur) la vie,  re-suscitée à l'infini. A chacun de rendre signifiant ce creux médian, ce vide créateur qui fait que ça résonne. A chacun d'y écrire sa propre parole, ou les effets, les traces, dans son existence personnelle, du ferment évangélique. Sur la fenêtre latérale, le bouquet de fleurs, toujours renouvelé, aurait ravi Rouault...

On était passé, pour pénétrer dans l'église, devant la table de la réconciliation. Le même parcours en chicane s'emprunte pour sortir. Le Corbusier disait, de ses confessionnaux conçus à L'Arbresle, qu'il ne pourrait y avouer que des fautes esthétiques. Olivier Delhoume n'a pas lieu d'être contrit avec ce meuble original, réalisé en poirier massif, "monoxyle", bousculant ainsi certaines idées de la médiation. Le Livre, placé en évidence sur la table, est la référence de ceux qui se présentent ici, le tiers nécessaire. Le volume de cette table fait exister un espace ouvert où les deux personnes en présence ne se captent pas l'une l'autre, mais où, l'une comme l'autre, elles peuvent s'appuyer. Les sièges sont identiques, intégrés au plateau. Conçus pour la relation dialogale, pour le partage et le pardon, pour le lien et le déliement, ils permettent qu'on s'y assoie de face ou de profil, avec cet entre, cet espace de travail, dynamique et fécond, entre le prêtre et le fidèle, relevant l'un et l'autre de la même humanité. Une oreille écoute, des paroles se formulent, là où la croix en émaux de Briare or et argent a déjà mis lumière et sens.

Michèle Faye

 

(1) Le mur de verre suffisait pour marquer l'origine ; si l'on tenait à la croix, n'y avait-il moyen de la traiter, elle aussi, dans une matière translucide et comme une lettre, le signe dernier, le chiffre par excellence ?
(2)Cf Exode, 3, 6.
(3) Ce terme de paléographie désigne un tracé des lettres de gauche à droite, puis, en bout de ligne, de droite à gauche, comme le font les boeufs d'un sillon à l'autre.
(4) Me revient en mémoire le nom désuet, mais bien savoureux pour notre lieu et notre propos, de cette ligature que l'on représente, typographiquement, par le signe &, à savoir l'"esperluète".
(5) Le chemin de croix, en comblanchien liseron, a été réalisé par Lucienne-Antoinette Heuvelmans pour la Dédicace de l'église en 1927. Mi-figurative, mi-abstraite, cette sculpture, construite sur un jeu subtil de visages et de mains, a permis qu'on hésite, lors de la ré-installation des panneaux, entre une lecture "à l'italienne" ou verticale. A cette même artiste on doit le Christ en bois sur un pilier du choeur et les deux statues de "Notre-Dame d'Espérance" : la "princeps", du même calcaire que le chemin de croix, figure déjà dans la chapelle de gauche, sa réplique en bronze et ivoire, due à Lucien Sosson, rejoindra bientôt la niche extérieure.